Positivisme,
réaction sociale et retour de la victime en droit familial
La pensée juridique n'est ni
monolithique ni statique. Elle est traversée par des courants philosophiques
qui marquent les époques ou des régions géopolitiques. Au niveau
du temps, l'Europe continentale a été imprégnée par au moins sept
courants importants depuis trois siècles, certains étant novateurs,
d'autres se référant à des traditions parfois millénaires.
Il s'agit de la pensée qui se
réclame du droit romain, celle qui se réclame du droit coutumier,
de la pensée classique, de la pensée positiviste, de celle qui se
rattache aux théories sociologiques fonctionnalistes, de celle qui
se veut une application des théories de la réaction sociale et enfin
de la pensée dite du retour de la victime.
Sept courants majeurs pour autant d'implications dans
la définition des lois, dans leur application et dans leurs conséquences
sociétales. La famille n'a pas été épargnée par cette vivacité des
théoriciens et des philosophes du droit. Trois courants de pensée
sont particulièrement actifs aujourd'hui en Europe occidentale :
le positivisme, tout droit issu du darwinisme social, le mouvement
de la réaction sociale, appendice de Big Brother, et le mouvement
du retour à la victime, véritable machine à broyer l'Etat de Droit.
Un certain nombre de mécanismes ne peuvent se comprendre
autrement que par leur appartenance à un paradigme théorique déterminé.
Par exemple, la volonté toujours très vive de rendre le juge plus
à même de coller au plus près à la réalité particulière de telle
ou telle situation parentale, et donc d'exclure toute solution générale
et abstraite est directement relié à la pensée dite de la réaction
sociale. Le " cas par cas " est le symbole de ce désir fusionnel
entre la justice et l'enfant : les juges désirant être reconnus
comme des citoyens modèles qui s'intéressent au particularisme de
toute situation familiale. Cela a pour conséquence aussi un contrôle
social très puissant. La fusion, lorsqu'elle s'opère entre deux
êtres inégaux dans leur puissance respective conduit à la destruction
du plus faible par le plus fort. C'est en cela que les mères fusionnelles
sont particulièrement nocives pour leur(s) enfant(s).
La démarche positiviste a engendré l'acharnement à
poursuivre de manière abstraite un condamné (souvent le père) par
des mesures de plus en plus dures (saisie totale des débiteurs alimentaires,
fonds de créance alimentaires, peines de prison) alors qu'une simple
analyse sociale objective aurait pu démontrer l'impossibilité pratique
et financière du débiteur à honorer ses obligations, ces dernières
étant surévaluées par des juges incapables de faire des opérations
mathématiques qu'un " enfant " de 14 ans pourrait réaliser sans
grande difficulté. La justification de l'acharnement se situe au
niveau de la définition du père: c'est un déviant probable qui peut
abandonner sa famille et qui est prédisposé à la violence. Face
à une définition hautement irrationnelle du père, le législateur
abstrait (le parlement) ou concret (le juge) aura tendance à se
justifier par une approche technicienne et non humaniste (centre
sur l'être humain) de la résolution du conflit. En général, une
telle approche dure du droit est confrontée à une absence de base
théorique, c'est pour cela qu'il doit recourir à une approche mystique
: en droit familial, la notion de " l'intérêt de l'enfant " joue
ce rôle.
Par ailleurs, le manque de discernement fait également
oublier à un certain nombre d'ardents défenseurs de la victime l'obligation
éthique de considérer tout inculpé comme innocent avant une éventuelle
condamnation. Cela pousse ces éminents membres d'assemblées parlementaires
à imaginer une présomption de victimité. Dans de telles conditions,
une simple plainte est suffisante pour retirer tous les droits concrets
à la personne visée par la plainte. Les pères sont déjà largement
concernés par les fausses accusations alors qu'aujourd'hui subsiste
la présomption d'innocence. Quel avenir, une telle volonté politique
peut-elle proposer aux parents secondarisés (les pères dans la grande
majorité). La présomption de victimité détruit de l'intérieur la
notion de présomption d'innocence car les conditions de vérification
du statut de la victime sont toujours aléatoires. La théorie de
la " tolérance zéro " vis-à-vis de la violence conjugale démontre
ses limites. Tout spécialiste de l'écoute sait qu'il est très facile
d'influencer un suspect sur base uniquement de la recherche de l'aveu.
C'est pour cette raison qu'aucun écoutant compétant n'osera comprendre
quiconque, il pourra au mieux entendre ses propos, en évitant tout
jugement.
Nous pourrions trouver des exemples aussi illustratifs
tirés d'applications malheureuses des quatre autres mouvements de
pensée (droit romain, droit coutumier, pensée classique et théories
fonctionnalistes). Nous ne nous y attèlerons pourtant pas car, les
effets pervers de ces quatre autres mouvements sont, à notre avis,
moins agissants actuellement.
Aujourd'hui, le droit familial est donc composée de
règles hétérogènes, voire hétéroclites, qui puisent leur origine
dans divers mouvements de pensée. Il n'existe pas de vision claire
du droit familial, ni pour le législateur, ni pour les juristes,
ni pour les juges, et a fortiori certainement pas pour le simple
justiciable. Cela fait un peu désordre.
Il serait peut-être temps de regrouper toutes les
normes qui intéressent le droit familial dans un code de la famille
suffisamment cohérent pour permettre une certaine sécurité juridique,
une plus grande prévisibilité judiciaire, suffisamment souple pour
ne pas trop s'écarter de l'évolution des mœurs et suffisamment accessible
pour restituer une indispensable confiance du citoyen envers la
justice.
En cela, une réactualisation de la pensée classique
ne ferait peut-être pas de tort. Il est en effet urgent de sortir
de la synthèse chaotique actuelle des errements du positivisme,
de la réaction sociale et du retour à la victime.
T.R.
{tableau 1}