
En titrant l'éditorial du mois de juillet de
" violences mâles ", Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique,
a franchi une limite à ne pas dépasser, celle de la haine ou de
la naïveté. Nous espérons qu'il s'agit de naïveté, même si, par
son rôle de leader du journalisme contestataire intelligent et
documenté, une telle innocence serait aussi coupable.
Le Monde diplomatique a affirmé qu'en France, et
dans de nombreux autres pays, la première cause de mortalité pour
les femmes entre 16 et 44 ans découlait d'un climat de violences
conjugales inspiré par l'idéologie du patriarcat.
Il y aurait selon le Monde diplomatique plus de
morts de femmes entre 16 et 44 ans provoquées par la violence
de leur compagnon que de morts de femmes victimes d'accidents
de la route ou du cancer. Bertrand Cantat, sans pour autant minimiser
la gravité de ses actes, aurait en quelque sorte assassiné Marie
Trintignant pour défendre le patriarcat ! De tels conclusions
sont tendancieuses et fausses. Nous allons le démontrer pour la
France (cette démonstration peut aussi servir pour tous les
autres pays cités par le Monde diplomatique).
Certes, sans analyse rationnelle, les chiffres
bruts peuvent paraître inquiétants. 72 " féminicides (homicide
d'une femme par son compagnon)" en France pour une population
de 59 millions d'habitants, soit 2,4 féminicides par million de
femmes et par an, c'est beaucoup trop, personne ne le niera.
Mais la réalité est malheureusement fort triste.
En France, chaque année, entre 10 et 12.000 personnes (en 2003,
2.841 femmes et 7.427 hommes -chiffres officiels répercutés par
Quid 2003) se suicident et entre 8 et 10.000 autres(en 2003, 2161
femmes et 5.757 hommes -mêmes sources) se tuent sur les routes.
Etre femme entre 16 et 44 ans, cela représente environ un tiers
de la population féminine (en tenant compte de la pyramide des
âges). Il faut donc diviser par trois pour pouvoir comparer les
chiffres. Cela fait, pour 2003, 947 femmes qui se sont suicidées
et 720 qui sont mortes sur les routes (il s'agit d'une approximation).
Par comparaison, 338 enfants sont morts de mort subite (entre
la naissance et deux ans, c'est à dire sur deux ans de
temps).
On constate donc que le nombre de féminicides ne
dépasse ni le dixième du nombre des accidents de la route mortels
impliquant des femmes ni le dixième des suicides féminins. Les
violences conjugales ne sont donc pas la première cause, et de
loin, de mortalité des femmes.
Certes, on sait que 4 homicides intra-familiaux
sur cinq sont provoqués par des hommes. Mais on sait aussi que
3 suicides sur 4 sont masculins. Tous ces chiffres bien tristes
devraient conduire à de la retenue et à de la modestie. Nous touchons
en effet ici des zones d'ombre du fonctionnement différencié des
hommes et des femmes , zone que personne ne maîtrise au niveau
scientifique. Ne présenter qu'une face du problème s'apparente,
dans ces conditions, à de la désinformation.
En ne choisissant pas cette prudence, le discours
du Monde diplomatique peut avoir des conséquences graves en matière
de priorités politiques dans l'allocation de moyens financiers
pour la protection de certaines catégories de victimes. Demain,
les enfants cancéreux, les accidentés de la route pourront ne
plus disposer des aides financières suffisantes accordées par
les pouvoirs publics, faute d'apparaître comme prioritaires. C'est
en partie pour cette raison que nous ne pouvons accepter le discours
de Monsieur Ramonet.
Sous un autre angle, en dehors des chiffres purs,
les conclusions de l'éditorial d'Ignacio Ramonet suscitent des
questions. Les propos et la structure des phrases paraissent belliqueux.
" La violence (masculine) est le reflet des relations de pouvoir
historiquement inégales entre hommes et femmes. Dues en particulier
au patriarcat, système fondé sur l'idée d'une infériorité naturelle
des femmes et une suprématie biologique des hommes. C'est un système
qui engendre des violences. Et qu'il faut liquider par des lois
appropriées " ; " Pourquoi ne pas commencer par instituer, comme
des organisations féministes le réclament, un tribunal international
permanent sur les violences faites aux femmes. ". Quel objectif
est-il donc visé par l'auteur de ces quelques lignes ? Les mots
sont parfois meurtriers, ne l'oublions pas ? (En
annexe, vous trouverez un texte similaire à celui d'Ignacio Ramonet,
traduit dans un autre contexte: à vous de juger !)
Si hier, les Serbes, les Français, les Américains
avaient exigé un Tribunal pénal international pour juger les violences
faites aux Serbes par les Croates, pour juger les violences faites
aux Français par les Allemands, pour juger les violences faites
aux " Visages pâles " par les " Peaux-rouges " …qui aurait oser
cautionner de telles demandes unilatérales. Si, aujourd'hui,
les Flamands, les Israéliens exigeaient un tel système pour juger
les crimes wallons, pour juger les crimes palestiniens, Le Monde
diplomatique défendrait-il une telle cause ? Alors pourquoi, la
défend-il quand il s'agit des femmes ?
Accuser l'autre de racisme peut être une forme sophistiquée
de racisme. Accuser l'autre de violence peut être une forme sophistiquée
de violence. La dénonciation gratuite est une arme redoutable.
Par exemple, on sait que dans le cadre des conflits familiaux
les accusations de violence, de pédophilie, de viol, d'harcèlement
… sont à plus de 90% fausses. Elles servent essentiellement à
se placer dans une situation favorable lors des délibérations
judiciaires en matière de garde d'enfant et de contributions alimentaires.
Le rapport de l'OMS 2002 sur la violence rappelle qu'une des causes
du suicide se situe dans la désagrégation de la cellule familiale.
Ce même rapport rappelle que, quelque
soit l'âge de la victime, le nombre de victimes masculines
est toujours beaucoup plus important que celui des victimes féminines
Lorsqu'une jeune mère (Marie Leblanc) accusait,
il y a peu, des Noirs-Africains et des Arabes d'acte raciste sur
sa personne, presque tous les Français y ont cru . Et quand la
supercherie fut dévoilée, personne, ou presque, n'a vraiment essayé
de comprendre. Il est presque impossible aujourd'hui de croire
à la violence d'une femme, encore moins à celle d'une mère. La
perversion de la politique de la victimisation est occultée, son
utilisation comme vecteur d'ascension sociale ou comme outil de
vengeance est niée ou déniée.
La victimisation des femmes est d'abord une arme
politique. Elle vise à stigmatiser une autre catégorie sociale
: les hommes (dont les pères). En lisant, l'article du Monde diplomatique,
le public féminin oubliera de faire la différence entre les actes
de certains hommes et ceux de tous les autres. Il aura tendance
à généraliser. Les mouvements antiracistes connaissent bien les
ravages de cette pratique, elle s'appelle le " délit de sale gueule
" (stigmatisation des actes délinquants des jeunes issus de l'immigration).
" Violences mâles " ouvre la voie au " délit de sale sexe
(celui de l'homme)", -titre choisi par un récent article de
l'hebdomadaire belge " Le Journal du Mardi ".
Comprendre permet parfois de pardonner et de pacifier.
Préjuger, lapider, exacerber les différences n'a jamais mené à
la paix sociale. Nous espérons que le Monde diplomatique ne soit
jamais condamné, judiciairement ou par ses pairs, pour incitation
à la haine, pour désinformation et encore moins pour révisionnisme.
Car son travail journalistique est souvent de grande qualité.
Mais le Monde diplomatique se doit d'être objectif,
toujours et quelque soit le sujet., il se doit de mesurer ses
propos quand il ne maîtrise pas son sujet afin de mieux condamner
les injustices de ce monde quand il le maîtrise. Il se doit de
mettre en œuvre une politique éditoriale prudente qui respecte
le principe de précaution diachronique. Ainsi, il pourra compter
encore longtemps sur l'appui des forces humanistes et progressistes.
C'est tout le " mal " qu'on lui souhaite. Mais si, de manière
irréfutable, il prouve sa mauvaise foi dans un dossier, plus personne
ne le croira, même lorsqu'il aura raison.
Thierry Riechelmann
Avec l'aide de Thierry Lallemand et Patrick Finschi
Septembre 2004
Annexes
Un
texte similaire à celui du Monde diplomatique, mais légèrement
modifié afin de bien comprendre l'enjeu du texte d'Ignacio Ramonet.
Le texte
du Monde diplomatique (" Violences Mâles " -juillet 2004)
Tableaux comparatifs selon le
type de violences, selon l'âge et le sexe des victimes (Rapport
de l'Organisation mondiale de la Santé 2002)
Remarques
Il y a deux semaines, nous avons envoyé un
e-mail à Monsieur Ramonet pour qu'il puisse s'exprimer
et défendre son point de vue face à nos critiques.
Nous n'avons reçu aucune réponse.